About

« Si l'on réveille un chat pendant les phases de sommeil paradoxal de production onirique, au bout de quelques jours celui-ci meurt. »

 

« Notre appartenance au monde des images est plus forte, plus constitutive de notre être que notre appartenance au monde des idées » Gaston Bachelard.

 

C.V. de Pierre Vasic, photographe plasticien :

 

Né à Uccle le 16 juin 1956.

Cours de sérigraphie - professeur Jean-Pierre Point - à l'Académie de Dessin et des Arts Décoratifs de Watermael-Boitsfort en 1972/1973 et 1973/1974.

Graduat en arts plastiques - section photographie - à l'Ecole Supérieure Communale des Arts de l'Image "Le 75" à Bruxelles achevé en 1979.

Formation en création numérique aux Ateliers de la rue Voot à Bruxelles en 2006/2007.

Atelier « Vrije grafiek » RhoK academie Etterbeek 2015/2022.

Expositions :

 

Art Event Namur / janvier 2014

Affordable Art Fair - Bruxelles / février 2014

Artistes, lumières de Dignité - Namur / mai 2014

BalCo, Galerie Balastra - Balâtre / juillet - août 2014

Affordable Art Fair - Bruxelles / février 2015

Centre Medicis – Bruxelles / août 2015

Cobalt International Gallery – Bruxelles / septembre 2015

ASW – Bruxelles / octobre 2016

Galerie 89b – Beersel / octobre 2016

Cobalt International Gallery – Bruxelles / novembre 2017

Maison Pelgrims "L'homme dans tous ses états" - Bruxelles / mai 2018

Exi(s)t - Bruxelles / été 2020

Work In Progress Gallery – Bruxelles / mars 2021

Le Moulin de Nekkersgat - Bruxelles / mai 2021 

Work In Progress Gallery – Bruxelles / octobre 2021

Bastille Design Center "Ombres et Lumières" - Paris / novembre 2021

Grafiek Kunstwedstrijd - Heist-op-den-Berg / décembre 2021

Salon des Beaux-Arts de Garches / mai 2022

Art Truc Troc & Design - Bruxelles / mai 2022

Trans-visions, Galerie Mhaata - Bruxelles / juin 2022

Traces & Empreintes, Espace d'Art Le Neuf - Marilles / septembre 2022

Parutions :

 

Tranches de vie 1 / Husson Editeur / 2019

Tranches de vie 2 / Husson Editeur / 2019

Tranches de vie 3 / Husson Editeur / 2020

Pierre Vasic, graphies

L'art de la photographie n'est-il pas de nous montrer ce que nous ne voyons pas? Comme tout art ou toute littérature de secouer nos façons usuelles de percevoir ou même de concevoir ? 

C‘est pourquoi j’ai peu de goût, j’en manque en tout cas, pour la photographie. Sauf exception. Les images de Pierre Vasic font exception.

 

En quoi ? En ce qu’elles ne nous permettent que d’apercevoir : des silhouettes noires ou sombres, sans visage, striées de blanc, la plupart en mouvement, à moins qu’elles ne soient entravées par des griffures comme des barbelés. Souvent ces personnages paraissent par deux, « clones » titre-t-il à l’occasion, et, du reste, il se présente lui-même (si c’est bien lui) assis à côté d’un autre, indistinct. 

 

Pierre Vasic mentionne à juste titre que l’image n’est pas qu’image : elle se forme dans « l’intrication du réel, de l’imaginaire et du symbolique ». De quoi s’agit-il ? Le réel, on le sait depuis le psychanalyste Jacques Lacan, c’est l’impossible à représenter. L’imaginaire, c’est ici ce qui apparaît étrange et inquiétant, on ne quitte pas la psychanalyse, les deux adjectifs ont été relevés par Freud : outre ces doubles, un rat mort, un squelette en costume de foire fixent ça… Mais l’essentiel vient du symbolique, de ce qui s’attache et s’arrache à la culture, à la technique comme à l’usure de nos vues, en jouant de l’écart irréductible entre imaginaire et réel : là où opère l’artiste.

 

Dès lors, deux choses me frappent. La première : les photographies de ces silhouettes s’attachent, sinon aux masques d’Ensor, aux sculptures de Giacometti et à travers elles aux humains décharnés des massacres passés et présents. Voire à des postures de combat ou de menace… La seconde : les graphies des photos sont numériques ce qui aura permis à Vasic d’effacer ce qui aurait pu passer pour des paysages à l’arrière-plan et d’y tracer des rayures noires sur des passages blancs. Au-delà des silhouettes mêmes, elles s’arrachent de la sorte à toute représentation, elles  nous laissent face à ce qui échappe à nos visions communes, mais nous tenaille – quelque chose de l’innommable réel de l’angoisse.

 

ÉRIC CLÉMENS

Dans les plis des interstices 

 

Pierre Vasic compose des voyages interstitiels. Il explore les interstices de l’espace, les interstices du temps, les interstices entre l’espace et le temps.

 

Au fil de ses images, Pierre Vasic nous glisse dans les plis furtifs de l’entre-deux en évanescence.

 

Les corps fondent en décors – des murs ? – derrière leur ombre.

 

Les décors se dissolvent dans le vide derrière leurs griffures.

 

Le vide mord le plein, comme le temps ronge l’acier. Le plein s’affaisse dans l’incertaine frontière entre de rares esquisses et la transparence de vagues fonds sales.

 

Les noirs avalent l’ombre qui flétrit la lumière. L’opacité héberge la mort.

 

La moisissure ocre s’abîme dans les ténèbres.

 

La trace absorbe la silhouette qui consume le corps. Les parties désertent le tout.

 

La trace entre le réel et son souvenir se dérobe à la matière.

 

Les images de Pierre Vasic illustrent « La tension au cœur de la mélancolie : se taire ou se livrer »[1].

 

À ce dilemme, l’artiste répond en taisant ce qu’il livre et en livrant ce qu’il tait. Toujours quelque part, en quelque temps, entre les deux, il y a lieu infinitésimal. Pierre Vasic enfouit le montrable et affiche le voilé dans l’interpénétration sombre de solides, de fluides, de gaz en corruptions. Regardez ses « cieux ». Regardez « l’eau » – plutôt le magma – du pont de Buda.

 

Pierre Vasic métamorphose les figures pour s’insinuer entre le visible et l’invisible. 

 

Ainsi d’incertaines cités déplient l’énigme : villes fantômes ou habitats ? Ruines ou gîtes ? Encore et toujours Pierre Vasic se faufile dans l’indécidable ; il questionne sans relâche ce fil irrésolu qu’il nous tend comme un piège, sur lequel notre regard vacille. Cette présence – absence, ce maintenant – futur, cet ici – ailleurs, ces troubles qui nous ensorcellent.

 

L’œuvre de Pierre Vasic éclaire la lumière des ténèbres comme écrit Thierry Illouz. Les voyages interstitiels de Pierre Vasic éclairent la mélancolie. Celle-ci « est un envahissement, une submersion » du corps. C’est « un vertige »[2].

 

Effectivement, les voyages de Pierre Vasic envoûtent nos rêves. Ils y infusent une musique funèbre. De ces compositions muettes s’échappe la voix grave, accablante, du silence. Ce silence sépulcral de la mort au travail des corps encore en mouvement, ce silence aussi lourd que les engins, que les squelettes d’acier, que les câbles, que les pilônes... inertes. 

 

Cet univers muet est dénoué, privé de communications, de liens et, néanmoins, traversé par des espèces d’officiantsaveugles et affairés. Sont-ils affectés au culte de puissances éteintes, mystérieuses, invulnérables, celées derrière les façades de ces machines surhumaines abandonnées au temps ? Le créateur serait-il devenu serviteur ? On ne sait : le (mort)-vivant divague alors que l’inerte est net. De toute façon, l’image de la dégradation du « sujet » humain défiguré ne côtoie pas la figuration de la résistance indéfectible de « l’objet » mécanique.

 

Pierre Vasic n’exhibe que le regard des morts. Seuls ceux-ci sont dotés d’une expression vivante. C’est que les squelettes s’adjugent la vie qui fuit les corps spectraux à la dérive, comme les rats quittent le navire en perdition. C’est la vie des morts et la mort des vivants.

 

Ses gravures, en particulier, nous enveloppent de dessiccation.

 

Nulle vie autour de nous. Seules survivent encore des ruines industrielles qui comptent le temps. Elles sont là dans toute leur nudité, dans tout leur poids, porteuses de toute la mémoire de leur force, exposées à notre vue comme à la destruction du temps. Toutes ces structures gigantesques, érigées sur fond de cieux irrespirables, incarnent les démesures, l’ubris, qui polluent l’espace entre la raison industrielle et le chaos. Désormais, comme écrit Pascal Quignard, « un Narcisse mort règne » sur le monde[3]. Pierre Vasic transforme l’objet, seul survivant,  – surtout le métal omniprésent – en sujet comptable de cette superbe défunte.

 

Cette subjectivation de l’objet se nourrit de l’évacuation de l’image humaine, de la perte de l’humain. Ainsi, l’œuvre de Pierre Vasic pose la même question que Thierry Illouz : « Et si toute la mélancolie tenait dans cette idée de l’exil, de cette perte première incurable, perte des lieux, des attentes, cette « variété de deuil » dont parle Jean Starobinski (L’encre de la mélancolie) »[4] ?

 

Toutefois, Pierre Vasic travaille le deuil, plus qu’il n’est lui-même travaillé par le deuil. En effet, son œuvre crée un deuil mélancolique, « un deuil sans objet, sans nom »[5]. Les images de Pierre Vasic forcent le regard. Elles inoculent la mélancolie invasive. Pierre Vasic effectue un travail d’effraction hypnotique du regard à laquelle, conquis voire submergés, nous n’opposons aucune résistance.

 

C’est que, comme l’écrit Octave Larmagnac-Matheron, « les ruines de la vie humaine produisent un étrange sentiment de fascination ». Ce sont des « lieux étranges », déserts à jamais et pourtant « remplis de bruit »[6] : la voix du silence évoquée ci-dessus.

 

Les géants d’acier qui hantent ces lieux ont perdu toute destination. Leur appartenance à la culture s’efface dans l’ignorance de leur usage, de leur utilité. L’univers de Pierre Vasic est hors d’usage. Pourtant, ces mastodontes gardent la trace humaine. Ils nous sont familiers. Ils figurent cette trace criante d’absence.

 

Ils ne servent à rien. Toutefois, une force inquiétante habite ces « sujets ». Une « inquiétante étrangeté »[7]. Sont-ils hostiles aux vivants ? Ne continuent-ils pas à nous dominer ? Et les lieux où reposent ces forces, ruinés, perdus, ne nous perdent-ils pas ? Ces lieux ne sont-ils hospitaliers qu’aux morts ?

 

D’autant que Pierre Vasic en écarte la nature et toute probabilité pour celle-ci d’y « reprendre ses droits ». En témoignent ces arbres traités comme quelque ratage monstrueux du génie technique humain. La nature morte est déjà fossilisée dans le même destin que les choses. Ainsi, des rares immeubles il ne reste que des perspectives sans avenir.

 

Les lieux de Pierre Vasic accueillent l’extinction du vivant, du travail, du monde. Les machines, les pylônes, les ponts, les ouvrages fabriqués par l’humain, tous ces « marteaux sans maîtres » (René Char et Pierre Boulez) travaillent à l’extinction.

 

L’inutilité à l’humain, l’immobilité brouillent le temps. Les données du temps et de l’espace sont déréglées. De leurs interstices troubles suinte le mystère de choses hantées pour que nous en jouissions.

 

De tout cela que restera-t-il ? Que subsistera de cette dynamique corruptrice mise en scène par Pierre Vasic ? Sesimages évidemment... La force de leur matière, de leur grain sombre, épais, gras et, en contraste, l’élégance, la légèreté des géométries tout en symétries, lignes, cercles, équilibres, harmonies... Les formes des câbles, des échelles, des poutrelles, des chevalements, des poulies, des échafaudages, des grues, des bielles, des entrelacs, des enchevêtrements... De toutes les géométries inexplicables des colosses d’acier émane une grâce impalpable, mystérieuse, étrangère à la raison. Seule l’esthétique imputrescible de ces formes peut transcender le figuré industriel mort.

 

Les machines inertes ne sont dès lors plus que monstres insensés et œuvres d’art porté par cette force esthétique, cette puissance vitale résiduelle.

 

Chez Pierre Vasic, l’art est d’emblée enclos dans l’objet, dans l’immensément sensible. Il lui « suffit » de nous le donner à saisir, à sentir, par le déplacement des choses, par leur glissement dans d’autres contextes temporels et locaux, par l’exploration des plis de leur corrosion, de leur finitude. Alors, il ne reste que l’art : la figuration devient abstraction.

 

 

 

 

 

[1] Thierry Illouz, La lumière des ténèbres : un parcours de la mélancolie en littérature, Nouvelle Quinzaine Littéraire, 16-31 mai 2017.

[2] Id.

[3] Pascal Quignard, L’occupation américaine, 1994, Seuil, Points, p. 67.

[4] Thierry Illouz, La lumière des ténèbres...

[5] Id.

[6] Octave Larmagnac-Matheron, Les ours citadins, Philosophie Magazine, 29 janvier 2022.

[7] Pour reprendre le titre d’un essai de Freud paru en 1919.

PIERRE-PAUL MAETER